La tentation d’aider les siens : une réalité du quotidien médical

La pratique médicale, loin de se limiter à l’exercice dans les murs du cabinet ou à l’hôpital, s’immisce inévitablement dans nos vies personnelles. Un parent malade, un ami inquiet, un confrère en souffrance : difficile, voire impossible, d’échapper à la sollicitation, surtout dans des zones sous-dotées où la rareté des ressources médicales ne laisse que peu d’alternatives. Cette proximité, qu’elle soit familiale, amicale ou professionnelle, est d’abord vécue comme une évidence et une marque de solidarité. N’est-il pas naturel de vouloir soigner ceux que l’on aime ou respecte ?

Pourtant, ce « devoir d’aide », largement partagé dans notre profession, s'accompagne d’une zone grise éthique et clinique rarement enseignée et encore moins institutionnalisée. Selon une enquête menée auprès de médecins généralistes français (FMC-HGE, 2017), 84% déclarent avoir déjà pris en charge au moins une fois un proche, un ami ou un collègue en dehors du cadre habituel de leur pratique. Près de 60% estiment l’avoir fait sans être totalement sereins sur le plan déontologique. Nous voilà face à un angle mort du soin, bien réel mais peu exploré.

Proximité et risque de l’aveuglement : l’altération du jugement clinique

Soigner une personne que l’on connaît trop bien, c’est prendre le risque de voir le malade à travers le prisme du lien affectif. La littérature internationale abonde en alertes sur ce point. Selon le Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM), il existe un danger majeur : perdre la distance critique indispensable à l’exercice d’un jugement médical rigoureux. Ce phénomène porte même un nom : le « biais de proximité » (CNOM, 2019).

  • Sous-estimation ou minimisation des symptômes : on ne veut pas « inquiéter » un proche, on banalise ses plaintes.
  • Engagement prématuré dans des investigations sous la pression de l’attente affective : peur de passer à côté d’un diagnostic chez un être cher, tendance à sur-prescrire.
  • Mauvaise gestion du secret médical : difficultés à articuler devoir d’information, confidentialité et sollicitations de l’entourage.
  • Impossibilité de poser une indication de non-traitement ou de limitation de soins, lorsque la relation rend la décision trop lourde à porter.

Un rapport publié dans le British Medical Journal en 2016 a ainsi montré que les praticiens ayant soigné un parent prenaient plus de temps pour aboutir au diagnostic, hésitaient davantage à prescrire des examens invasifs ou à annoncer une mauvaise nouvelle (BMJ, 2016).

Éthique du soin et conflit d’intérêts : le difficile arbitrage

Face à ce constat, la déontologie médicale est claire. L’article 7 du Code de Déontologie stipule : « Le médecin doit assurer ses soins sans discrimination, mais il lui est déconseillé de soigner dans sa famille proche, sauf urgence ou carence médicale. » Le Conseil de l’Ordre précise que le soin d’un confrère doit s’accompagner de la même rigueur et des mêmes exigences que pour tout patient.

Toutefois, ces textes se heurtent à la réalité du terrain. Selon une étude réalisée auprès de médecins par le Collège National des Généralistes Enseignants (CNGE, 2020), près de 25% des praticiens avouent s’être retrouvés en situation de conflit d’intérêts du simple fait d’une relation autre que thérapeutique avec le patient. La proximité expose à trois risques majeurs :

  • L’accès privilégié aux soins (effet « VIP ») : accélération du parcours, au détriment parfois de la rigueur ou de l’équité.
  • L’instrumentalisation de la relation pour obtenir un certificat, un arrêt de travail, une ordonnance de confort, en dehors des règles habituelles.
  • La confusion des rôles : comment rester l’ami(e), l’enfant, le collègue, tout en endossant la posture du soignant ?

Nicholas Christakis, médecin et sociologue, le résumait ainsi : « Soigner les siens, c’est souvent choisir entre être un bon médecin ou jouer pleinement son rôle d’ami ou de proche ».

Exemples de terrain : l’embarras du praticien, la fragilité du patient

Nombreux sont les soignants qui, confrontés à la sollicitation d’un proche, oscillent entre malaise et engagement. Un médecin rural citait récemment : « Onze appels de la famille élargie l’hiver dernier, pour des diagnostics de Covid faits par téléphone, sans objectiver la gravité. J’ai cédé à la pression, j’en ai mal dormi ». Autre cas marquant : une interne en médecine générale ayant pris en charge sa meilleure amie pour un épisode dépressif, et découvrant trop tard le poids de la responsabilité, la difficulté à garder la bonne distance et à poser des limites.

Plus structurellement, la prise en charge de confrères n’est pas exempte de biais. Les chiffres du CNOM révèlent qu’en 2022, 7% des plaintes disciplinaires jugées concernent la prise en charge de médecins, souvent pour laxisme ou complaisance. La pression collective – « Tu sais ce qu’on subit » – tend à réduire la vigilance, par solidarité ou malaise partagé.

Type de Proximité Problèmes principaux rencontrés Taux d’occurrence selon sondages France/Europe (%)
Proches familiaux Biais de jugement, secret médical mis à mal, refus de diagnostic grave 65
Amis Pression sur les délais, prescriptions de confort, difficultés à refuser 53
Confrères Eviter les examens invasifs, sous-traitement, jugements de complaisance 24

(Source CHU Angers, enquête 2022)

Le cadre légal et ses exceptions : ce que dit la loi

Le Code de Santé Publique et la jurisprudence rappellent que soigner un proche n’est légitime qu’en cas :

  • D’urgence : aucune autre solution immédiate ne s’impose.
  • De carence médicale objectivée : absence de praticien disponible dans un délai compatible avec la situation clinique.

Tout traitement ou décision qui ne répondrait pas à ces critères expose le soignant à des poursuites, civiles ou disciplinaires, en cas de complication ou d’erreur. Les assureurs en responsabilité civile médical (RCM) signalent d’ailleurs que 12% des dossiers traités impliquent une nuance dans la relation médecin-patient (MACSF, 2023).

Pourquoi résistons-nous mal à la sollicitation ?

Notre difficulté à dire non tient à plusieurs facteurs :

  • Pression morale et sociale : refus perçu comme abandon ou indifférence.
  • Valorisation du sacrifice dans la culture médicale : « être là pour les siens » est une conception ancestrale du soin.
  • Culpabilité anticipée : peur d’avoir laissé passer une pathologie grave faute d’avoir accepté la prise en charge.

En toile de fond, on retrouve la question du burn out : sur-engagement pour compenser l’impuissance ressentie face à un système de santé saturé. Plusieurs études, dont celle de la revue « La Presse Médicale » (2021), mettent en évidence une relation entre la prise en charge de proches en dehors du cadre professionnel et la survenue plus fréquente de troubles psychologiques chez les soignants.

Des stratégies pour préserver la juste distance

Refuser de prendre en charge un proche n’est ni manque d’empathie, ni faiblesse morale. C’est le signe d’un professionnalisme lucide sur ses propres limites. Voici quelques repères issus des pratiques recommandées :

  1. Clarifier le cadre dès le départ : expliciter, si possible à froid, sa posture (« Je préfère que tu consultes mon confrère pour garder l’objectivité nécessaire »).
  2. S’appuyer sur la collégialité : proposer une co-évaluation, orienter vers un praticien tiers, organiser une discussion à plusieurs (notamment en maison de santé).
  3. Documenter chaque intervention : noter, même pour un proche, tout acte, conseil ou prescription selon les règles en vigueur.
  4. Accepter de transmettre le relais : reconnaître lorsqu’on n’est pas la “bonne personne”, sans peur d’être jugé ou incompris.
  5. Faire vivre la règle déontologique : rappeler, y compris à son entourage, que la proximité n’est pas toujours source d’un meilleur soin.

Le Collège des Généralistes Enseignants préconise d’intégrer ces modèles dans la formation initiale mais aussi dans les séances de supervision ou d’analyse de pratique.

Et demain : pour une prise de conscience collective

La question des soins prodigués dans la sphère intime ne concerne pas que les médecins. Infirmiers, sages-femmes, chirurgiens-dentistes ou kinésithérapeutes y sont tout autant exposés. L’Ordre National Infirmier a d’ailleurs intégré ce point dans son dernier référentiel de déontologie (2023). La tentation de « rendre service », là où la solidarité fait système, questionne notre rapport à la vulnérabilité et à l’autonomie de ceux que nous aimons.

Pour progresser, il nous faut ouvrir le débat, créer des espaces de dialogue sur les dilemmes vécus, et accepter que le refus ne soit pas de l’indifférence. Car défendre une médecine humaine, c’est parfois savoir dire non, pour mieux garantir l’intégrité du soin et du soignant.

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