1927, le socle historique de l’exercice médical libéral
La charte de la médecine libérale de 1927 constitue l’un des textes historiques les plus importants pour comprendre l’organisation de l’exercice médical en France. Elle...
Rien n’est plus parlant, sur le terrain, que l’extrême vivacité de la question : “Qu’en sera-t-il demain ?” Pour beaucoup d’entre nous, l’indépendance n’est ni une posture, ni un droit à consommer. Elle se vit chaque jour dans le cabinet, à domicile, devant le patient unique — et non standardisé. Elle s’incarne dans des choix, petits et grands : un traitement à adapter, un refus d’acte superflu, une consultation prolongée alors que la file s’allonge. Mais depuis dix ans, cette liberté professionnelle, élément fondateur du soin, se heurte à des réformes successives qui la mettent à l’épreuve.
Selon une étude réalisée par l’URPS Médecins Libéraux Grand Est (2022), plus de 72% des médecins interrogés estimaient que la charge administrative et les injonctions croissantes limitaient leur autonomie clinique. Cette pression, loin de se résumer à une nostalgie du “temps d’avant”, affecte la qualité du lien de soin, la motivation, l’attractivité même de nos métiers. Alors, dans cet espace mouvant, comment garder la main ? Comment garantir, pour soi et pour nos patients, une liberté d’exercer responsable et moderne ?
Chaque nouveau projet de loi, chaque réforme de l’Assurance maladie ou des conditions d’exercice, se présente avec son lot de promesses et de contraintes. Les objectifs annoncés sont souvent consensuels : meilleure coordination, lutte contre les déserts médicaux, rationalisation des dépenses, accès accru aux soins. Mais la mise en œuvre, elle, affecte l’intimité de la pratique.
Chaque mesure, prise isolément, peut sembler nécessaire, ou tout au moins discutable. Mais leur empilement crée, selon une formule devenue courante, une “asphyxie réglementaire” (voir rapport CNOM 2023).
L’indépendance professionnelle ne se réduit pas à “faire ce qu’on veut”. C’est un équilibre subtil, qui se nourrit du triptyque : compétences, discernement, et capacité à résister à des injonctions extérieures lorsque l’intérêt du patient l’exige. Selon le Code de déontologie médicale (article 5), « Le médecin ne peut aliéner son indépendance professionnelle sous quelque forme que ce soit ». Mais entre la théorie et la réalité du cabinet, l’écart se creuse lorsque le soignant doit jongler avec :
L’indépendance, c’est aussi la possibilité de dialoguer d’égal à égal avec les autres acteurs de santé : pharmacies, hôpitaux, institutions. Une liberté de penser, de contester, d’innover – sans crainte de rétorsion.
Prenons le cas emblématique du numérique, pour illustrer la tension entre innovation et tutelle. Le Dossier Médical Partagé (DMP), censé fluidifier l’information entre acteurs et offrir un “guichet unique” pour le suivi médical, est devenu obligatoire dans certaines régions. L’idée est brillante sur le papier. Mais, dans les faits, les praticiens sont confrontés à :
Certains se réjouissent de l’accès facilité au parcours de soins ; d’autres craignent que la médecine ne devienne une codification du soin plutôt qu’un art du discernement. Où poser les limites ?
Le défi : ne pas rejeter l’innovation, mais exiger que celle-ci soit co-construite avec les soignants, et non imposée par décret.
Nous plaidons pour une co-construction systématique des projets de réformes :
À titre individuel et collectif, entretenir une vigilance continue face à l’évolution des textes, des pratiques et des outils est essentiel.
La méfiance sociale envers les soignants, souvent alimentée par la confusion entre intérêts commerciaux, politiques et médicaux, ronge la confiance dans la profession. Lutter pour l’indépendance professionnelle, c’est aussi :
Janvier 2023. Alors que le gouvernement annonce la réforme du contrôle des arrêts de travail, des dizaines de cabinets ferment symboliquement, un matin, dans plusieurs régions françaises. L’objectif : alerter non seulement sur la charge de travail croissante, mais sur la défiance systémique dont témoignent ces contrôles. Loin d’une simple grève, l’action vise à rappeler que la majorité des prescripteurs agit en conscience. Et que les abus ne doivent pas devenir prétexte à la surveillance généralisée.
Cet exemple témoigne de la capacité, encore vive, de la profession à faire front, à s’exprimer collectivement et à défendre une certaine idée du soin. Il rappelle que la résignation n’est pas une fatalité — et que les soignants n’ont pas perdu leur capacité de mobilisation.
Face à l’intensification des réformes, l’indépendance professionnelle ne peut être vue comme une résistance passive ou nostalgique. C’est, au contraire, un moteur d’innovation, de soin personnalisé et de confiance sociale. Elle suppose une vigilance de tous les instants, une capacité à dialoguer sans hostilité avec les pouvoirs publics, mais aussi un sens aigu du collectif et de la transmission.
À chaque génération, la liberté d’exercer s’est réinventée. Il nous revient, ensemble, d’en préserver la force, non pour quelques privilégiés, mais au bénéfice de tous : soignants, patients, citoyens.