L’essor fulgurant des plateformes : bénéfices et pièges pour la médecine libérale

La pandémie de COVID-19 a servi de laboratoire grandeur nature à l’innovation numérique en santé. En 2023, la France a comptabilisé plus de 21 millions de téléconsultations, contre moins de 1 million en 2019 (source : Assurance Maladie). Cette irruption de nouveaux outils a transformé la relation médecin-patient et bouleversé les pratiques quotidiennes. Mais à la croisée de la technologie et du soin, des questions fondamentales se posent, et la première est celle de la liberté d’exercice.

La promesse semblait séduisante : fluidifier l’accès aux soins, gagner du temps administratif, faciliter le suivi des patients chroniques ou isolés. Pourtant, trop vite, certains soignants ont découvert les revers de la médaille : plateformes intrusives qui dictent l’agenda, collecte opaque de données, pression à l’acte, algorithmes orientant les prescriptions, modèles économiques fondés sur l’exploitation commerciale des informations médicales.

Notre conviction est claire : la technologie n’est jamais neutre. Les outils que nous choisissons façonnent notre manière de soigner, et donc le visage de la médecine de demain.

Reconnaître une plateforme respectueuse de la liberté médicale

  • Transparence sur la gouvernance et le financement : Un opérateur qui refuse de dévoiler ses actionnaires ou son modèle économique doit alerter. L’indépendance commence par le refus de la dépendance financière vis-à-vis d’intérêts non médicaux (assureurs, industriels, plateformes grand public).
  • Respect de la confidentialité et de la souveraineté des données : Les données de santé ne sont ni une monnaie d’échange, ni une variable d’ajustement marketing. Elles ne devraient à aucun moment sortir de l’espace européen, ni être exploitées à des fins commerciales.
  • Liberté totale d’organisation de la pratique : Un outil éthique s’intègre dans le parcours du soignant, jamais l’inverse. Il doit permettre au praticien de définir librement son agenda, ses modalités de consultation, ses horaires, ses tarifs (dans le cadre conventionnel).
  • Absence de pression à l’acte : Se méfier des plateformes rémunérées sur le nombre de consultations réalisées ou qui “bonifient” l’activité via des taux ou scores de performance.
  • Compatibilité et absence de verrouillage : Un bon outil permet d’exporter l’intégralité de ses données, sans obstacle, et s’intègre facilement avec d’autres logiciels métiers (DMP, ordonnancier, agenda).

Autant de critères qui semblent évidents… mais combien de plateformes peuvent s’en prévaloir réellement ?

Les risques concrets d’une plateforme mal choisie : regards du terrain

  • Perte d’autonomie sur l’organisation des consultations : Certains logiciels imposent des créneaux, empêchent le blocage de patients notoires ou interdisent la personnalisation des plannings. On a vu, en 2022, des soignants être assignés unilatéralement à des rendez-vous “forcés”, y compris en périodes de congés.
  • Collecte et exploitation à l’insu du praticien : Plusieurs plaintes remontées à l’Ordre portaient sur la transmission automatique d’informations médicales vers des opérateurs tiers (source : Les Echos, 2023).
  • Tentations de télémédecine déshumanisée : L’essor fulgurant de la téléexpertise ou des téléconsultations “low-cost” a vu se multiplier les actes réalisés “à la chaîne”, parfois hors des horaires légaux, auprès de patients jamais vus en dehors de l’écran. La pression à l’activité a même poussé certains collègues à multiplier les vacations nocturnes pour répondre à la demande de plateformes rémunératrices.
  • Confiscation des flux patients : En cas de départ, certaines plateformes retiennent ou détruisent purement et simplement les historiques médicaux, ou réclament des “droits d’accès” au praticien sortant.

Ces risques ne sont pas de l’ordre du fantasme. Ce sont les praticiens eux-mêmes qui les remontent, lors des discussions en syndicats, en cercles de réflexion, ou auprès des Ordres. Quelques cas emblématiques : la fermeture soudaine de la plateforme Practo en 2021, laissant des centaines de dossiers inaccessibles, ou les polémiques sur la récupération de données anonymisées par des sociétés étrangères.

Témoignages de terrain : préserver l’exigence éthique et la relation humaine

Julie, généraliste à Limoges, raconte : “La première fois qu’une plateforme m’a suggéré la prescription d’un traitement à partir d’un algorithme intégré, j’ai compris que l’outil dépassait ses prérogatives. Depuis, j’ai changé d’opérateur : je veux garder la main, ne jamais voir mon exercice dicté par un code informatique”.

Éric, kinésithérapeute dans la Drôme, témoigne : “Ce qui m’a décidé : la possibilité d’exporter toutes mes données en un clic. L’idée d’être prisonnier d’un fournisseur me met mal à l’aise. Ma relation avec le patient doit l’emporter sur les intérêts techniques”.

Le vécu du terrain, c’est aussi celui de patients : “Je veux que mes infos restent entre mon médecin et moi”, répète-t-on en salle d’attente. Un leitmotiv qu’on doit écouter, parce qu’il touche un point essentiel : la confiance.

Tour d’horizon des plateformes françaises : qui respecte vraiment les soignants ?

Face à un marché en pleine explosion, quelques repères concrets.

  • Doctolib : leader incontesté en France (près de 60 000 praticiens abonnés selon Le Monde, octobre 2023), la plateforme a essuyé plusieurs critiques sur sa politique commerciale (vente de données, pression à la rétention des patients en cas de départ du praticien, filtrage d’usages non validés). Cependant, elle héberge les données de santé en France, sous norme HDS, et précise dans ses CGU ne pas exploiter le contenu des consultations (source : Doctolib, 2023).
  • Mondocteur : racheté par Doctolib en 2018, il n’existe plus sous cette forme, illustrant la concentration du marché et la disparition progressive des acteurs indépendants.
  • Maiia : filiale du groupe Cegedim, revendique l’hébergement exclusivement français et une indépendance vis-à-vis des complémentaires santé. Offre de réelles options d’exportation des données, mais attention aux options “default” lors de la création de compte patient.
  • Medaviz : PME brestoise indépendante misant sur la relation directe avec les professionnels de santé. Transparence accrue quant à son hébergement (France exclusivement), peu d’offres commerciales sur les données, et un modèle économique qui mise sur l’abonnement et non sur la “valorisation” des flux patients.
  • Qare : bien implanté auprès des établissements, largement financé par des capitaux extérieurs (notamment Eugénie, société d’investissement). Les données sont, selon la société, hébergées en France, mais l’architecture technique inclut des services hébergés en Europe.
  • Sinao, Hellocare, Livi : plusieurs plateformes d’origine étrangère sont actives, mais la gouvernance et le traitement des données (qui peut transiter hors UE) restent à surveiller de près (source : CNIL).

Ce panorama prouve qu’aucune solution n’est parfaite. Mais il existe des marges de manœuvre pour choisir en conscience et, le cas échéant, interpeller son fournisseur sur des points précis.

Agir : comment les soignants peuvent imposer un cadre ?

  • Lire – vraiment – les conditions générales d’utilisation : Un praticien doit, idéalement, savoir où sont hébergées les données de ses patients, quelle est la durée de conservation, et qui y a véritablement accès.
  • Négocier en collectif : Plusieurs maisons de santé et groupements d’exercice ont réussi à négocier l’intégration de clauses spécifiques (portabilité des données, limitation de l’accès commercial, tutelle effective des soignants sur l’organisation des rendez-vous), forçant certains opérateurs à revoir leurs pratiques.
  • Interroger la CNIL : Toute incertitude sur la localisation des serveurs, la nature des transmissions ou la réalité de la pseudonymisation peut et doit être soumise à la CNIL. Cela protège autant le soignant que le patient.
  • Soutenir les alternatives indépendantes : Les praticiens ont un réel pouvoir d’orientation du marché. Soutenir des solutions open source (comme MedinTux ou certains outils basés sur des standards internationaux) limite la concentration des données et favorise l’innovation indépendante.

Refuser la fatalité, choisir la nuance

Quel soignant n’a pas entendu cette petite musique : “C’est trop tard, la plateforme X a tout raflé, on ne peut plus rien faire” ? Mais la résistance prend mille visages : on voit des collectifs s’organiser, des unions régionales bâtir leur propre solution, des négociateurs réussir à imposer la portabilité ou l’effacement effectif des données à la résiliation du contrat.

Face à la complexité et à la pression du numérique, la réponse ne peut être que collective. Défendre la liberté médicale, c’est refuser de céder la main, ou plutôt, de céder “la main” – ce geste qui soigne – à un logiciel ou à une logique de marché.

Le numérique restera. Mais il peut ne pas nous aliéner : nos choix, nos exigences et notre vigilance, sont nos meilleurs garde-fous. La meilleure plateforme reste celle qui se souvient que son premier client, c’est le patient – et son meilleur allié, le soignant.

Pour aller plus loin :

En savoir plus à ce sujet :