1927, le socle historique de l’exercice médical libéral
La charte de la médecine libérale de 1927 constitue l’un des textes historiques les plus importants pour comprendre l’organisation de l’exercice médical en France. Elle...
Parmi les principes fondateurs de la médecine, un (presque) dogme traverse les générations et les territoires : le médecin doit pouvoir choisir le traitement qu’il juge le plus adapté pour chaque patient, selon les données de la science et sa propre expérience clinique. C’est cette liberté, inscrite dans les grands textes de déontologie (article R.4127-8 du Code de la santé publique[1]), qui fonde le « colloque singulier » avec le patient et qui protège la qualité de la décision médicale.
Mais cette liberté n'est pas un absolu. Elle est cadrée, balisée, souvent chahutée par des exigences éthiques, scientifiques, économiques, voire judiciaires. Récemment, l’évolution du système de santé français – entre aspirations au « bon usage » des médicaments, enveloppes budgétaires contraintes, développement des protocoles et pressions administratives – a ravivé une question essentielle : que signifie aujourd’hui prescrire librement ? Où placer la frontière entre autonomie nécessaire et contraintes légitimes, peut-être incontournables dans une société où le soin est à la fois un droit, un coût, et un enjeu collectif ?
Loin d’être une notion théorique, cette liberté irrigue le quotidien de chaque soignant libéral :
En France, cette liberté s’étend à l’ensemble des prescripteurs : médecins, sages-femmes, certains infirmiers et chirurgiens-dentistes. Elle représente à la fois une confiance – la société délègue au soignant une partie de sa sécurité – et une responsabilité redoutable, tant pour la santé individuelle que pour l’équilibre du système.
Si, historiquement, le principe est celui de l’autonomie, la réalité contemporaine fait une place croissante à la régulation :
Si la volonté initiale est souvent d’homogénéiser les pratiques pour garantir la sécurité et le meilleur rapport bénéfice/risque sur le plan collectif, le risque, dénoncé depuis plusieurs années, est celui d’une « technocratisation » du soin au détriment de la singularité du patient.
« L’immense majorité des médecins prescrit en conscience, pas par routine. Mais la norme s’est substituée à la confiance », résume une consœur généraliste exerçant en périphérie d'une grande agglomération. Avec l’essor des « bonnes pratiques », la définition du « raisonnable » est souvent pensée de haut – l’administration, les autorités scientifiques – alors que le terrain reste, lui, complexe, nuancé, hors-norme.
Prenons l’exemple des statines, régulièrement prescrites pour prévenir les maladies cardiovasculaires. En France, plus de 6 millions de personnes reçoivent une statine chaque année[3]. Recommandées à certains profils, ces molécules font pourtant l’objet de polémiques, certains patients n’entrant pas parfaitement dans les critères stricts des guidelines mais présentant des facteurs de risque multiples – âge avancé, antécédents familiaux, mode de vie. Quid du praticien contraint par les référentiels, mais interpellé par l’histoire singulière de son patient ?
Autre exemple frappant : la prescription hors AMM dans les maladies rares. Selon l’INSERM, près de 12 % des ordonnances de médicaments pédiatriques sont réalisées hors AMM[4], car le médicament validé n’existe pas dans cette indication ou ce dosage. Ici, le professionnel est confronté à la nécessité d’adapter, tout en restant dans les limites du droit, sous la surveillance du système.
La France consacre près de 22 milliards d’euros par an aux médicaments remboursés[5]. Cet effort, pilier d’une médecine solidaire, est aussi un formidable levier de régulation. Depuis 2005, chaque indicateur de prescription fait l’objet d’un suivi serré par l’Assurance Maladie, qui valorise les « bons élèves » via les ROSP et alerte, parfois sanctionne, les « surprescripteurs ».
La maîtrise médicale, conçue dans une logique de « juste soin », rencontre ici ses limites : réduction possible de la latitude clinique, surcharge administrative, sentiment de suspicion envers les soignants. Selon un rapport de la Cour des comptes de 2022[8], cela a contribué à une diminution du volume de certaines prescriptions (par exemple les benzodiazépines : –23 % sur 10 ans), mais aussi à une certaine démotivation du corps médical.
« La prescription n’est pas un algorithme mais un dialogue », répète une consœur diabétologue. La déferlante des protocoles peut faire craindre l’effacement du discernement clinique. Or, c’est ce discernement qui fonde la confiance du public.
Plusieurs situations cliniques illustrent les tensions :
Or, selon la dernière enquête IPSOS (février 2023) pour l’Ordre des médecins[9], 83 % des Français font confiance à leur médecin… mais cette confiance peut se déliter si la liberté perçue du praticien semble entravée par des intérêts économiques ou administratifs.
Dans un contexte de judiciarisation croissante de la médecine – une plainte à la CCI (Commission de Conciliation et d’Indemnisation) toutes les 22 minutes en France[10] –, le praticien sait que toute prescription hors protocole engage une responsabilité accrue.
Le débat n’oppose plus, aujourd’hui, liberté totale et contrôle absolu, mais appelle à une régulation intelligente, fondée sur la confiance et l’échange :
En définitive, la liberté de prescription n’est pas une revendication corporatiste. Elle reste l’un des garants de la qualité du système de santé. Les grandes crises sanitaires – pandémies, ruptures de stock, innovations disruptives – viennent régulièrement rappeler la nécessité d’allier cadre et liberté, pour mettre la complexité du réel au cœur de la décision soignante.
Références : 1. Code de la santé publique, Article R. 4127-8 : « Dans les limites fixées par la loi, le médecin est libre de ses prescriptions, qui seront celles qu'il estime les plus appropriées en la circonstance. (…) » 2. Assurance Maladie : Bilan « Maîtrise médicalisée en ville » 2023 3. Assurance Maladie : Consommation de médicaments cardiovasculaires, Rapport 2022 4. Inserm, Données sur la prescription hors AMM en pédiatrie (2021) 5. Ministère des Solidarités et de la Santé, chiffres clés de l’Assurance Maladie 2023 6. Santé Publique France, Stratégie nationale 2022-2025 de prévention de l’antibiorésistance 7. INSEE et CNAM, Rapport sur l’évolution des dépenses de santé - Médicaments innovants 2023 8. Cour des comptes, Rapport annuel sur les dépenses de santé 2022 9. Baromètre IPSOS/Ordre des médecins 2023 10. Commission de Conciliation et d’Indemnisation, Bilan annuel 2023 11. Cours administrative d’appel de Versailles, Arrêt 18 janvier 2022 (sécurité de la prescription hors AMM en situation d’impasse thérapeutique)