1927, le socle historique de l’exercice médical libéral
La charte de la médecine libérale de 1927 constitue l’un des textes historiques les plus importants pour comprendre l’organisation de l’exercice médical en France. Elle...
Dans nos consultations, la question de la liberté d’exercice ne se présente jamais frontalement. Elle n’apparaît ni dans le sourire d’accueil, ni dans la tension palpable d’une salle d’attente, ni au détour d’un examen clinique. Pourtant, elle est là, omniprésente : discrète mais essentielle, elle insuffle à chaque rencontre l’air dont la relation soignant-patient a besoin pour respirer.
En France, plus de 100 000 médecins exercent en libéral (DREES, 2023). Ce chiffre illustre non seulement un mode d’organisation, mais surtout un choix fondamental : pratiquer une médecine où la liberté de prescription, le respect de la singularité de chaque patient et l’engagement éthique sont au cœur du soin. C’est bien souvent dans ce face-à-face aux contours singuliers que s’invente l’art médical — un art subtil, fait d’écoute, de discernement et d’indépendance.
Il ne s’agit nullement d’un privilège individuel. Cette liberté est, selon le Code de déontologie médicale (article R.4127-5 du Code de la santé publique), « une garantie du service rendu aux patients », intimement liée à l'indépendance professionnelle (Legifrance).
Chaque consultation est un récit à deux voix, où le patient n’est jamais une statistique ni un « cas », mais un sujet singulier. Le respect de ce qui fait l’histoire, les choix et les contraintes d’un individu (âge, mode de vie, convictions, espoirs…) implique une adaptation permanente du soin — adaptation rendue possible par la liberté d’exercice.
Un exemple : un patient diabétique de 75 ans, veuf, isolé, mais attaché à sa vie à domicile. L’ajustement du suivi, le choix du schéma thérapeutique, la décision d’éviter une hospitalisation parfois intrusive : toutes ces options nécessitent un espace de réflexion, protégé des injonctions protocolaires ou budgétaires. Sans cette marge de manœuvre, la médecine devient mécanique et perd sa dimension humaine.
Dans le tumulte du quotidien, la liberté d’exercice reste un rempart contre les dérives potentiellement délétères pour la relation de soin :
« Le médecin ne peut aliéner son indépendance professionnelle sous quelque forme que ce soit », rappelle le code de déontologie. À chaque consultation, cette exigence se traduit dans des décisions difficiles : faut-il prescrire tel examen coûteux ? Délivrer tel arrêt de travail ? Concentrer l’écoute sur ce qui ne se dit pas ?
Les patients eux-mêmes s’en font l’écho. Selon une enquête de 2022 menée par l’Ordre des Médecins, 54 % des Français expriment la crainte que le médecin puisse être influencé par des impératifs autres que leur intérêt personnel, un chiffre en hausse depuis 2018 (Ordre des médecins, CNOM, 2022).
Confiance et continuité sont au cœur de la relation soignant-soigné. Or, ces piliers sont consolidés par la liberté d’exercice.
La France, réputée pour son système d’accès direct au médecin (liberté de choix du praticien), enregistre une satisfaction parmi les plus élevées d’Europe : près de 82 % des patients déclarent avoir une relation de confiance avec leur médecin traitant (Eurostat, 2021).
Jean-Pierre, médecin généraliste en Bourgogne, témoigne : « Je connais mes patients, parfois leurs enfants, parfois leur histoire professionnelle et familiale. Cette relation de proximité, je la protège. Si demain des algorithmes, des plateformes me dictaient mes actes, cela ne fonctionnera plus. La liberté faite de responsabilités, c’est ce qui maintient notre soin vivant. »
La liberté d’exercice n’est pas une dérégulation sans garde-fous. Elle coexiste avec des exigences de qualité, d’équité et de responsabilité. Mais force est de constater l’existence de tensions :
Difficile équilibre : préserver l’indépendance tout en garantissant une médecine juste et moderne. Là encore, c’est la discussion, collective et permanente, entre les soignants, les patients et les pouvoirs publics, qui doit empêcher l’excès d’une uniformisation appauvrissante, mais aussi limiter les dérives individuelles.
L’irruption du numérique (téléconsultation, algorithmes d’aide à la décision, objets connectés) bouleverse la relation soignant-soigné. Certains y voient une menace pour la liberté d’exercice, d’autres une opportunité.
Si le numérique peut libérer du temps, il ne doit jamais asservir le soin à la logique du « tout protocole ». La relation humaine, protégée par la liberté d’exercice, demeure le filtre essentiel pour maintenir un accompagnement individualisé.
Parler de la liberté du médecin sans évoquer l’équipe serait incomplet. Les infirmiers, sages-femmes, kinésithérapeutes, chirurgiens-dentistes dépendent eux aussi de cette capacité à adapter leur pratique. Les expériences de maisons de santé pluriprofessionnelles montrent que la coopération, quand elle s’inscrit dans la liberté et la collégialité, renforce la qualité de la relation au patient (IRDES, 2022).
Cette liberté, conçue comme un atout collectif, est la condition d’une médecine plus humaine, plus réactive, plus pertinente.
La liberté d’exercice, loin de n’être qu’un droit professionnel, est d’abord un levier pour une médecine ajustée, éthique, attentive à la personne — mais aussi un champ de tension, de responsabilité partagée, d’innovation. Elle oblige chaque soignant à tenir ensemble son engagement clinique, sa vigilance citoyenne, et la confiance de ses patients.
Saisir, repenser et défendre ce socle est l’un des combats contemporains de la santé en France. La question n’est plus simplement de savoir si la liberté d’exercice trouvera sa place demain : c’est à quelles conditions elle pourra continuer à faire vivre la plus belle promesse du soin : celle d’une rencontre unique, fondée sur la confiance, la personnalisation, et la sincérité de l’engagement réciproque.