1927, le socle historique de l’exercice médical libéral
La charte de la médecine libérale de 1927 constitue l’un des textes historiques les plus importants pour comprendre l’organisation de l’exercice médical en France. Elle...
Le libre choix du praticien constitue, en France, l’un des principes fondamentaux du soin. Il n’a rien d’anodin : il façonne la confiance, oriente l’alliance thérapeutique et protège la dignité du patient. Cette liberté, pourtant, s’effrite. À mesure que progressent les déserts médicaux, le libre choix du professionnel de santé devient parfois une simple illusion. Derrière ce basculement, ce sont des principes phares de notre système de santé – l’équité, l’accès universel, la qualité – qui vacillent.
En tant que soignants au contact quotidien des réalités de terrain, cette évolution nous frappe de plein fouet. Elle questionne le sens même de l’acte de soigner. Qu’advient-il lorsque choisir son médecin, son kiné, sa sage-femme, relève de l’exploit, voire de l’impossible ? Quelles conséquences pour la santé des patients, mais aussi pour la vitalité des territoires ?
Selon la DREES, plus de 7 millions de Français résident dans une zone sous-dotée en médecins généralistes (DREES 2023). Les zones classées « sous-denses » concernaient près de 11,7% de la population nationale en 2022 (source : Ministère de la Santé). Ce déficit frappe de façon inégale : certains départements ruraux, comme la Creuse ou la Nièvre, disposent de moins de 65 médecins pour 100 000 habitants généralistes – contre 123 à Paris (DREES, Atlas des professions de santé 2023).
Cette réalité ne concerne plus uniquement la médecine générale : les spécialistes, les dentistes, les sages-femmes et les kinésithérapeutes désertent également certaines zones. En 2022, 24% de la population résident dans un désert dentaire (France Assos Santé, 2023). Quant à la kinésithérapie, la répartition se caractérise par des écarts de densité allant du simple au triple selon les territoires.
Face à cela, l’idée du libre choix s’étiole : « Ce n’est plus le patient qui choisit, c’est le calendrier de rendez-vous disponible qui tranche », témoigne une infirmière coordinatrice en Bourgogne.
La liberté de choisir son praticien ne relève pas uniquement d’un droit théorique : elle répond à des impératifs cliniques, éthiques et psychologiques. La relation thérapeutique s’ancre, souvent, dans la confiance et l’aisance du patient avec « son » soignant. Lorsqu’on prive le patient de ce choix, on tend à fragiliser :
L’enjeu ne se limite donc pas à l’accessibilité logistique. Il touche à la qualité même des soins, à la prise en compte de la parole et du ressenti du patient.
Dans les territoires en tension, le choix n’est plus « qui consulter ? », mais souvent « pourrai-je consulter ? ». Nombreux sont les patients qui acceptent le premier rendez-vous, qu’il soit avec un praticien inconnu ou à plusieurs dizaines de kilomètres. La question du déplacement devient centrale : 20% des habitants des zones sous-dotées parcourent plus de 30 km pour voir un spécialiste, contre 7% en zone urbaine (Rapport Sénat 2022).
Ce choix imposé impacte d’autant plus certaines catégories :
Pour certains actes spécifiques, le libre choix est percuté de plein fouet : la possibilité de choisir le médecin traitant, le psychiatre de confiance, ou l’accompagnant pour la rééducation s’amenuise à mesure que la raréfaction s’accentue.
Restreindre le libre choix du praticien ne se limite pas à une frustration individuelle : c’est tout un pan de la qualité des soins et de l’efficience du système qui s’en trouve affecté. Plusieurs effets majeurs sont documentés :
Côté soignants, la sur-sollicitation, la fatigue professionnelle et le sentiment d’isolement aggravent la difficulté à proposer un suivi personnalisé. Certains se voient même forcés de refuser de nouveaux patients, pris dans l’étau entre vocation et limites humaines.
Face à ce tableau, il devient urgent de repenser l’organisation des soins pour redonner de la réalité au libre choix du praticien en zones sous-dotées. Plusieurs leviers, parfois complémentaires, sont identifiés par les professionnels et les patients :
Le maintien d’un droit effectif de choisir son praticien demande autre chose que des mesures administratives. Il faut renouer avec une politique de santé fondée sur l’écoute, la subsidiarité, la confiance et la responsabilité partagée. Nous ne plaidons pas pour l’égalité arithmétique, mais pour la garantie d’un « minimum décent » : chaque citoyen, où qu’il vive, doit pouvoir rencontrer un soignant compétent et choisir, dans la mesure du possible, celui qui l’accompagnera dans la durée.
Certains territoires innovent : en Dordogne, un réseau local de généralistes s’est constitué pour « se prêter main forte » sur les plages de vacances, préservant l’idée d’un choix possible même temporaire. En Bretagne, des dispositifs de « médecins volants » permettent d’assurer une continuité qui ne soit pas réduite à la simple juxtaposition de passages ponctuels. Ces initiatives, si elles restent isolées, démontrent la vitalité et la créativité des soignants de terrain lorsqu’on leur fait confiance.
Le débat sur le libre choix est indissociable de celui sur l’organisation du système de santé. Il ne se satisfera pas de réponses techniques, mais d’une véritable volonté politique et collective, soutenue par l’écoute attentive des besoins de la population et des professionnels. Nos patients attendent plus qu’une simple possibilité de rendez-vous : ils attendent qu’on respecte leur liberté, leur singularité et leur dignité.
Pour redonner sens au soin en liberté, il faudra plus que des incantations. Il faudra un engagement partagé : celui des patients, des soignants, des élus, et de toute la société.