1927, le socle historique de l’exercice médical libéral
La charte de la médecine libérale de 1927 constitue l’un des textes historiques les plus importants pour comprendre l’organisation de l’exercice médical en France. Elle...
“La médecine, ce n’est pas des cases à cocher mais des vies à écouter.” Cette citation issue d’un échange en salle de garde résume l’un des dilemmes les plus aigus du quotidien des soignants libéraux : le déferlement des tâches administratives et numériques. L’essor des obligations déclaratives, des formulaires électroniques, mais aussi des multiples plateformes, applications et logiciels supposés “faciliter” la prise en charge, modèle silencieusement la relation au soin.
Le phénomène n’est pas marginal mais massif : selon une enquête menée par l’USPO et l’UNAPL en 2023, près de 2h30 sont consacrées chaque jour par un professionnel de santé libéral aux seules obligations administratives (USPO, Baromètre 2023). Deux heures trente qui ne sont ni du temps médical, ni du temps d’accompagnement, mais du temps de saisie, de vérification, de gestion d’identifiants et d’interfaces.
Si nous avons accepté depuis longtemps la nécessité d’un minimum de traçabilité, la réalité actuelle donne parfois le vertige. Entre les Contrats Territoriaux de Santé, les Dispositifs Simplifiés, les demandes d’accords préalables, les téléservices de l’Assurance Maladie, la facturation à l’acte, la ROSP, la gestion des dossiers informatisés, sans oublier la multiplication des codes et authentifications (“Pro Santé Connect”, “PSS”, “Identifiant National de Santé”…) : l’impression de “soigner des logiciels” n’a jamais été aussi prégnante.
À l’origine, l’informatisation de la santé était présentée comme une avancée majeure. Moins de papier, moins d’erreurs, plus de temps pour le patient. Mais sur le terrain, le diagnostic s’est nuancé. Si tous reconnaissent les apports de la dématérialisation pour la coordination des soins, la prescription sécurisée ou la télétransmission, la réalité est plus ambiguë.
L’exemple du Dossier Médical Partagé (DMP) illustre cette ambiguïté : deux décennies ont été nécessaires pour que l’outil soit largement déployé. Selon la Cour des comptes, en 2022, à peine 15% des DMP étaient réellement renseignés par des professionnels de santé (source : Cour des comptes, rapport annuel 2023).
“En fin de journée, ce n’est plus avec mes patients que je fais de la médecine, c’est avec mon ordinateur”, témoignait récemment une collègue. L’empilement des déclarations et des justificatifs n’entraîne pas qu’une inflation du temps de travail. Il mine le sens même du soin.
Ce quotidien s’accompagne d’un paradoxe : le sentiment d’être en permanence invité à prouver son engagement, à surveiller son activité, plus qu’à faire confiance à son expertise et à sa probité.
Pour qui a choisi d’exercer en libéral, la liberté d’organiser la prise en charge n’est pas un luxe mais une condition du soin adapté, exigeant, parfois innovant. L’emprise croissante de la logique gestionnaire, “garante de la traçabilité”, questionne en profondeur notre capacité à défendre la singularité des parcours, la relation humaine, la prise de risque mesurée.
Parmi les témoignages recueillis, une inquiétude revient : celle de “l’assèchement”, de la perte progressive d’initiative devant la normalisation des actes médicaux et de la défiance systémique.
Ce “glissement” n’est pas une vue de l’esprit : Jean-François Corty, médecin généraliste et membre de Médecins du Monde, pointe régulièrement dans la presse médicale la transformation insidieuse du métier, entre “cabinet d’écriture” et “pilotage par tableau Excel”.
Il serait trompeur de ne voir dans cette évolution qu’une fatalité ou une mécanique d’appauvrissement. Des initiatives émergent – certaines portées par les réseaux de soignants eux-mêmes.
Mais ces initiatives demeurent souvent locales, parfois expérimentales, et peinent à compenser le flux de normes, décrets et circulaires.
Nous ne rejetons ni la nécessité du numérique, ni l’apport d’un certain formalisme administratif pour la sécurité et la juste allocation des moyens. Cependant, la trajectoire actuelle pose trois défis collectifs majeurs :
La question posée : “perte de temps ou perte de sens ?” n’est pas rhétorique. Le temps volé au soin, c’est du sens arraché à notre engagement. Nous sommes à la croisée des chemins : repenser le partage des tâches, les outils numériques et la gouvernance du système, c’est défendre, à armes égales, l’efficience et l’exigence éthique.
Face à la complexification galopante, nombreux sont ceux qui doutent, s’épuisent, ou quittent. Mais c’est précisément là que réside l’enjeu du débat : construire une organisation du soin où l’administratif et le numérique servent la relation, la fluidité et la qualité, plutôt que de la réduire à une mécanique déshumanisée.
Des voies existent pour que la médecine libérale demeure ce qu’elle incarne : une intelligence du singulier, une éthique active, et le courage quotidien de la nuance. Nous continuerons à les faire vivre.
Sources : USPO Baromètre 2023 | CNOM Rapport 2022 | Cour des comptes 2023 | SOS Médecins-BVA 2024 | HAS 2023 | OCDE 2023 | Carmf 2023